AOÛT. 2024

Eva Jospin : Le rêve devient réalité

La sculptrice française est à l’honneur à Versailles, avec une pièce monumentale – et délicate – en hommage à Virginia Woolf. Succédant aux poids lourds de l’art contemporain (tel que Jeff Koons, Anish Kapoor ou Olafur Eliasson), elle n’est que la deuxième femme à y exposer.

Eva Jospin est l’une de ces artistes rares, non affublés d’un égo dévorant. D’ailleurs, lorsqu’elle était étudiante aux Beaux-Arts, le côté imbu de certains de ses camarades la sidérait. Des hommes remarque-t-elle dans un sourire, « qui parlaient déjà de leur génie ». Elle, au contraire, aura travaillé des années dans son coin, sans relâche, avant même de se sentir prête à montrer ses œuvres.
Désormais internationalement reconnue pour ses installations monumentales, grottes ou éléments de palais de la Renaissance sculptés dans des strates de cartons, la plasticienne prend ses quartiers à Versailles, dans la galerie de l’Orangerie où elle présente une tapisserie de soie brodée de 105m de long, intitulée Chambre de soie. D’abord conçue à l’occasion d’un défilé Dior Haute Couture au musée Rodin, la pièce mesurait originellement 95m de long (elle y a ajouté un lai – chacun mesurant 10m). « Je voulais rendre hommage à Virginia Woolf dont la lecture d’Une chambre à soi m’a beaucoup marquée adolescente. » Dans cette conférence éditée par la suite, l’autrice anglaise livre ce qui lui paraît essentiel pour toute femme qui voudrait devenir artiste. A savoir : posséder un lieu à soi, où elle puisse s’extraire de la domesticité.

« Je dessine chacune des broderies qui sont ensuite réalisées en Inde, à Chanakya, une école crée pour apprendre aux jeunes filles le métier de brodeur, traditionnellement exercé par les hommes là-bas et qui se transmet de père en fils. » Atelier doublé d’une école, Dior y fait réaliser ses broderies pour la haute couture depuis une trentaine d’années. Très à l’aise avec sa féminité, l’artiste apprécie ces collaborations dans l’univers de la mode, une discipline qu’elle ne considère absolument pas comme étant frivole, à l’instar du philosophe Emanuele Coccia, dont elle apprécie la pensée. D’ailleurs, en parallèle à Versailles, elle expose au musée Fortuny à Venise, à l’occasion de la 60e Biennale d’art. Célèbre pour son fameux plissé de soie avec lequel il réalisait des robes fluides, Mario Fortuny était également reconnu pour son travail de costumier et de metteur en scène au théâtre. « Est-ce l’habitude de créer des vêtements favorisant le mouvement des acteurs qui l’aura inspiré à libérer le corps des femmes en supprimant le corset dès 1907 ? ».

Eva Jospin quant à elle, rêve à d’autres échappées. Inspirée depuis toujours par les jardins, aussi bien ceux historiques de la Renaissance italienne, que par les plus fous réalisés, comme celui de Sintra au Portugal datant du XIXe siècle, elle caresse le projet de créer le sien. « Un jardin est toujours le reflet de son époque. Cela m’intéresserait d’y réfléchir d’une manière collégiale, avec un philosophe, un botaniste, un paysagiste et un historien de l’art, même si l’esthétique ne relèverait que de moi. Comment plante-t-on un jardin aujourd’hui pour qu’il ait du sens ? Comment décider de son système d’irrigation pour qu’il soit juste dans le contexte qui est le nôtre ? ». Elle partage les préoccupations de ses contemporains quant aux questions écologiques depuis fort longtemps mais se veut résolument optimiste : « je n’ai pas le choix de toute façon, ayant des enfants ! ». D’une sagesse qui tranche avec son jeune âge, elle vient d’envoyer cette citation à son fils aîné : « Bien que je me considère comme un admirateur des Anciens, je suis très loin de mépriser comme certains affectent de le faire le génie des Modernes. Je ne veux pas en effet supposer que la nature humaine ait à ce point épuisé à notre époque pour être incapable de produire quelque chose de valable. » Vous ne devinerez jamais qui en est l’auteur ? « Pline le Jeune, né en 62 après JC ! ».

Cet article est un extrait de La Réserve Magazine N°31 by Michel Reybier Hospitality, que vous pouvez consulter en ligne ici.